GUJARAT (Inde) : La montée des marches


Shivaratri au Mont Girnar
Il fait encore nuit, mais nous sommes déjà des centaines à nous diriger au pied du Mont Girnar, l'un des cinq monts sacrés du Jaïnisme. Il surplombe à 1100 mètres la ville de Junagadh, située au sud du Gujarat. 11500 marches à monter.
Depuis quatre jours se tient la foire de Bhavnath et en ce 20 février 2012, les pèlerins célèbrent une importante Shivaratri (fête en l’honneur de Shiva).
4400 marches : un immense temple Jaïn tout en marbre contient 5700 statuettes et statues (dont une de trois mètres de haut) des 24 Tirthankaras (les Jina, vainqueurs du karma). Si ce temple n'a pas la finesse de ceux de Ranakpur et du Mont Abu - deux autres monts sacrés - la majesté de cette construction à cette altitude a de quoi ébranler plus d'un sceptique !
Aujourd’hui la foule de pèlerins se dirige vers le temple hindou un peu plus haut. Puis vers le sommet où une niche abrite une statuette très banale qui recueille toute leur ferveur. Quel contraste avec la richesse des temples Jaïns ! Le Mont Girnar est un bel exemple de tolérance religieuse car il est aussi sacré pour les Jaïns que pour les Shivaïstes.
L'escalier en dalles de pierre est jalonné de lampes. Toute la nuit, ce sont des va et vient incessants. Beaucoup de pèlerins dorment aussi par terre pour attendre l’aube. J'avais décidé de partir à 6 heures du matin pour profiter de la fraîcheur. La façade du rocher devient brûlante dès la fin de la matinée. Il faut 3 heures à un bon marcheur pour atteindre la statuette de Shiva. C'est sans compter les multiples arrêts pour répondre aux sollicitations des Indiens. Serrer une main, prendre une photo de la famille ou bien poser avec eux. Les téléphones portables sont sortis sur mon passage et je m'aperçois que je suis la cible de tous les regards. Les uns se retournent pour voir mon visage, les autres m'accompagnent. Une femme tellement heureuse de sa photo me prend par la main pour m'aider à monter ! Une autre rate une marche en me regardant.
Il y a fort peu de touristes à gravir la colline et d'une manière générale le Gujarat n’est pas très fréquenté par les Occidentaux. Je suis seule et cela les intrigue aussi. Ces instants sympathiques sont l'occasion d'échanges de sourires plutôt que de conversations. Les Gujarati parlent peu l'anglais hormis « what's your name » et les pèlerins de Shivaratri sont surtout des gens modestes. J'admire le ballet des costumes les plus divers, turbans et saris de toutes les couleurs, jupes brodées du Gujarat, et tous ces bracelets et colliers qui scintillent au soleil. Les femmes marchent le plus souvent pieds nus et on entend résonner dans l'escalier leurs bracelets de cheville comme des milliers de petites clochettes.
Le pèlerinage de Shivaratri au Mont Girnar est un acte important dans une vie. Je rencontre des personnes lourdement handicapées, des mamans qui allaitent leur bébé en chemin, des petits enfants que l'on traîne à bout de bras, des personnes âgées très essouflées. Et deux chaises à porteurs qu'il m'est interdit de photographier. Arrêt dans une grotte, un guru m'invite à entrer et à faire le tour des images des dieux. Un petit temple dédiée à une déesse enceinte connaît une grande affluence. Et toujours une petite donation au passage. Dans l'ensemble, les représentations des dieux hindous, statuettes ou images sont ici d'une grande pauvreté. Un jeune étudiant me demande si je sais ce qu'il y a là-haut ? Il y a « God » ! Beaucoup s'étonnent en effet de voir des Occidentaux faire autant d'effort pour aller voir un dieu auquel ils ne croient même pas. Il y a le panorama, pourrions-nous leur répondre. Il est en effet grandiose.
Il est 9 heures. L'escalier se rétrécit. Les croisements sont plus difficiles. Il y a autant de monde à monter qu'à descendre. Il commence à faire chaud et les buvettes de thé chaï installées tout le long de l'escalier sont assaillies. Ambiance de fête plus que de recueillement. Les « Girnarji » fusent dans la montagne, mais aussi quelques musiques qui n'ont rien de religieuses. Bientôt nous sommes bloqués dans l'escalier. Un policier règle la circulation à coup de sifflets et de bâton dont je ne suis pas épargnée ! La montée reprend pas à pas et nous arrivons au pied de ce temple tant vénéré. Un guru fait s'agenouiller les pèlerins, un par un, devant la statuette et les bénit. Plus de 11 000 marches pour une vision de 30 secondes… J'ai mis 7 heures pour monter avec mes nombreuses haltes et il faut déjà penser à redescendre. Esquivant cette fois toutes les mains tendues et les regards, j'arrive au pied de l'escalier seulement 3 heures plus tard.
Shivaratri c'est aussi une gigantesque melâ. Au pied du Mont Girnar sur un vaste terrain, c'est un mélange de fête foraine et de stands de gurus en tous genres. Des sadhus nagas (ascètes vivant nus recouverts de cendre) m'invitent volontiers à partager une bouffée de marijuana. Ils reçoivent les pèlerins pour quelques bénédictions ou sages paroles, mais aussi pour recueillir leur donation car ils vivent essentiellement d’aumônes. Un yogi attire ma curiosité. Il “respire” la tête enfouie dans la terre jusqu’aux épaules et je n’ai vu aucun trucage.
La nuit va bientôt tomber et je vois la foule grossir sans cesse ce qui est inquiétant dans un espace si limité et sans aucune organisation policière pour la canaliser. J'attrape vite l'un des bus mis à disposition pour retourner en ville. Des deux côtés de la route le flot de pèlerins semble toujours s'amplifier. Le croisement de ceux qui arrivent et de ceux qui repartent finit par bloquer toute circulation. Mon bus s'arrête. A moins d'un kilomètre un bus nous précédant a dérapé et balayé un groupe de personnes. Dix morts et de nombreux blessés. L'intervention des secours durera cinq heures. Les passagers de mon bus ne s'inquiètent pas ni ne s'impatientent. Ils ne semblent pas non plus très émus par cet accident. Question d'habitude… ou plutôt de karma ! Dans la même nuit, une rixe fera quatre morts. Cinq cent mille personnes étaient annoncées. On est plus proche du million. Le lendemain tous les accès au site sont fermés à la circulation et il est fortement conseillé aux touristes de ne pas s'y rendre.
Les 863 temples Jaïns de Palitana
Seulement 3900 marches à monter pour atteindre le joyau de la religion Jaïn à 660 mètres d'altitude. Onze enceintes fortifiées abritent les 863 temples. Edifiés au XIème siècle puis détruits par les Musulmans au XIVème siècle, ils furent reconstruits au XVIème siècle. Cet ensemble imposant est éblouissant de beauté. Le silence qui y règne invite à la méditation. Le point de vue sur la vallée est époustouflant.
Le Jaïnisme est une religion méconnue alors que ses adeptes occupent souvent de très hautes fonctions dans le monde : avocats, intellectuels, hommes d'affaires et ils sont parfois très riches. A l’origine, étant respectueux de la vie, ils ne pouvaient occuper les métiers d'agriculteurs, éleveurs ou bouchers.. Ils se sont donc dirigés vers le commerce. La grande région Rajasthan-Gujarat est le berceau du Jaïnisme. Les temples ont toujours été richement décorés. On les reconnaît à la multitude de statuettes sculptées. Ils sont en marbre blanc dans le Gujarat et le plus souvent en pierre polie au Rajasthan.
Le Jaïnisme, contemporain du Bouddhisme, a été fondé au VIème siècle avant Jésus-Christ. Comme le Bouddhisme et même le Sikkhisme, le Jaïnisme est né d'une réaction contre les Brahmanes, les prêtres de l'Hindouïsme qui prônaient les sacrifices (comme par exemple le sati des épouses qui se jetaient vivantes sur le bûcher de leur défunt mari).
Mahâvira, le 24ème Tirthankara est le plus grand Maître de la doctrine. On attribue des pouvoirs merveilleux à bien d'autres Tirthankaras qui font aussi l'objet de la dévotion des fidèles. Les statues des Tirthankaras, nues ou incrustées de pierreries les représentent assis sur un lotus ou debout, tout droit, pour signifier le détachement absolu du corps. Elles sont toutes identiques sauf un animal qui figure sur le socle. Le lion indique par exemple Mahavira. Un schisme partagea la communauté jaïn en deux groupes : les Digambara « vêtu d'espace » dont les ascètes vivent nus et les Shvetâmbara, « vêtues de blanc ». Les femmes Digambara sont également vêtues de blanc, car elles ne peuvent se montrer nues. Il existe une sorte de clergé à la tête d'un territoire, ni moines, ni laïcs, reconnaissables à leur robe orange. Une présence importante de nonnes aida à la diffusion du Jaïnisme. Le Jaïn ne reconnaît pas de dieu créateur et s'il y a des dieux, ils mènent une existence de plaisir dans des mondes supérieurs sans exercer une action salvatrice pour le genre humain. Seules les capacités humaines, en particulier l'intelligence, peut discerner la vérité de l'erreur. Pour échapper au cycle des réincarnations, chaque individu doit suivre la voie de la non-violence et du respect de la vie poussés à l’extrême. C'est pourquoi il faut être végétarien, ne pas manger de légumes dont les racines sont dans le sol et ne pas porter de cuir.
J’assiste à la cérémonie de la Puja (cérémonie d’offrandes) qui donne lieu à des dévotions tout autant passionnées que celle des Hindous alors que le Jaïnisme tourne en ridicule beaucoup de superstitions hindouïstes au point d’avoir réécrit les grands textes. Il s'agit presque des mêmes rituels avec offrandes de fleurs et de noix de coco, mais contrairement à l’Hindouïsme les dieux ne sont pas invoqués pour obtenir des biens matériels. La prière a une vraie dimension spirituelle. Les fidèles habillés en blanc recouvrent leur bouche d'un mouchoir blanc pour que leur haleine ne nuise pas à la statue du Tirthankara. Un petit balai de laine sert à balayer devant leurs pas pour ne pas risquer d’écraser un insecte. J’ai vu un Jaïn balayer ainsi chaque marche devant lui. Des femmes assises par terre devant une petite table basse, dessinent avec des grains de riz blancs (qui ne germeront pas) des svatiskas - croix gammées - symbole universel de bonheur et d’éternité, très utilisé par les Jaïns, les Hindous et les Bouddhistes.
Un groupe de jeunes chante, dirigé par un homme bien excité. Des couloirs fermés par des grilles dirigent les hommes d'un côté, les femmes de l'autre pour aller se prosterner avec un plateau de fleurs devant la statue d'un ènieme Tirthankara. Je me sens un peu intruse dans cette cérémonie d'autant que, comme au Mont Girnar, les touristes sont rares. Mais les sourires sont toujours chaleureux. On m'invite à entrer dans certains temples où parfois je n'ai pas l'autorisation de photographier.
En redescendant en début d'après-midi, en plein soleil, je croise encore des pèlerins qui montent très péniblement. Certains sont au bord du malaise. Le plus jeune doit avoir 3 mois. Il est porté sur l'épaule de son père. Il y a beaucoup de chaises à porteurs car l’escalier est ici vraiment abrupt et nécessite un effort soutenu qu’aucune personne handicapée ou très âgée ne pourrait fournir. Les regards des porteurs ou des porteuses expriment la douleur physique. Difficile à supporter. Par curiosité, j'ai demandé à l'un des porteurs le prix pour un aller-retour. Trois cent roupies (4,50 euros). Cela représente une grande course d'un rickshaw, mais à diviser par deux porteurs. Le salaire de la douleur… J'espère que le prix est fixé au poids de la personne transportée car j'ai vu aussi beaucoup d'obèses sur ces chaises.
Février 2012


Article publié dans Magazine GLOBE-TROTTERS n°143-mai/juin2012 (Association Aventure du Bout du Monde) 


SULAWESI (Indonésie) : L'ADIEU DE MAMA’ PAPENG AU PAYS TORAJA


La route qui traverse le village de Tallunglipu est encombrée de motos et de tuktuks (tricycles motorisés). La foule se presse avec excitation. Dans la rizière en contrebas, deux buffles s'examinent, se contournent puis s'encornent pour un vrai combat sous les clameurs et les rires des spectateurs. La scène se répète pendant quelques heures. Une dizaine de buffles sont ainsi conduits deux par deux pour combattre. Aujourd'hui, ils ne sont guère agressifs et certains préfèrent se rouler dans la boue. Les billets circulent pour parier sur les meilleurs, mais ces combats sont avant tout une fête pour se réunir.
C'est le premier jour de la cérémonie funéraire de Mama’Papeng, une centenaire décédée il y a trois ans. Je suis au Pays Toraja, au sud de l'île de Sulawesi (Célèbes) dans l'archipel indonésien. Dans cette région montagneuse, sont venus se réfugier des marins chinois qui après avoir conquis les côtes de Sulawesi ont fui l’invasion des peuples Bugis et l’arrivée de l’Islam. Dans le Tana Toraja (le pays du peuple des montagnes), nommé ainsi par les Bugis) ils construisirent leurs maisons en bois sculpté et coloré avec des toits en forme de proue de navire, les Tongkonan. Aujourd'hui la tôle qui remplace le chaume tache de rouge les rizières et les forêts.
La défunte faisait partie de la plus haute classe sociale, celle des nobles ce qui lui donne droit à une grande cérémonie qui va s'étaler sur quatre jours, avec la réception de plusieurs centaines d'invités et le sacrifice de buffles sacrés. Pour les accueillir et les loger, d'importants bâtiments provisoires en bambou ont été construits et décorés. La société Toraja comprend quatre classes à qui sont attribuées un nombre réglementaire de buffles à sacrifier pendant la cérémonie : pas moins de vingt pour les nobles (on voit encore des cérémonies avec une centaine de buffles tués), dix pour la classe moyenne, cinq pour les pauvres et un seul pour les esclaves même s'ils sont parfois plus riches que les nobles. Malgré la hiérarchisation de la société, les esclaves font eux-aussi des études et ont accès à tous les métiers. C'est le chef du village qui tient le registre des classes sociales et assure le maintien de ces règles ancestrales.
L'isolement des Torajas leur a permis de conserver leur tradition animiste, qui fait bon ménage avec la religion protestante (majoritaire ici) héritée de la colonisation hollandaise et le catholicisme apporté par les missionnaires, alors que le reste de la population de Sulawesi est convertie à l'Islam.
A son décès le corps de Mama’Papeng a été embaumé. recouvert d'un cataplasme à base d'écorces d'ébène, de teck ou de santal et bandé avec des centaines de tissus puis mis en bière. Le cercueil avait sa place parmi la famille dans une pièce dédiée de la Tongkonan, le temps de trouver le financement pour l'achat des buffles, des cochons et de construire les bâtiments. Certains défunts peuvent attendre ainsi quelques années. Au cours de mes balades dans les villages, j'ai été invitée à entrer dans une maison et à venir saluer le cercueil d'un défunt en lui déposant ma petite offrande. « Il n'est pas mort, il est seulement malade, me dit son frère ; son âme montera au Puya (paradis) sur le dos des buffles sacrés qui seront sacrifiés le jour de la cérémonie ». La mort côtoie ainsi la vie quotidienne car les défunts sont un lien avec l'au-delà. Bien que la majorité des Torajas croie en Dieu, ils continuent à respecter cette tradition. 
Aujourd'hui le gouvernement indonésien taxe les buffles qui seront tués pour en limiter le nombre. Les cérémonies constituent en effet une véritable activité économique -qui fait la fortune des marchands de bestiaux- et pour les familles, c'est un énorme gaspillage d'argent au détriment de la scolarisation ou de la santé. Sur le marché de Bolu, près de Rantepao, capitale de Tana Toraja, des centaines de buffles sont vendus dont certains à un prix equivalent à celui d'une voiture. Ils ne sont achetés que dans le but d'être sacrifiés, un jour ou l'autre puisque pour les animistes, ils sont sacrés et ne travaillent donc pas dans les rizières.
De nombreux cochons sont aussi offerts pour nourrir les invités et leur prix varie de 40 à 700 euros pour les grosses truies. La somme des cadeaux d'une cérémonie d'un noble peut atteindre 100.000 euros (le salaire moyen annuel d'un instituteur est de 4800 euros). Le budget consacré par la famille du défunt à la réalisation des bâtiments provisoires est aussi colossal. Au sein de la famille de Mama’ Papeng, le coût de cette cérémonie commence à choquer. Sa nièce me dira que si la tradition doit perdurer, il faut cesser cette démesure car les Torajas sont majoritairement de simples riziculteurs. Elle regrette aussi qu'une partie de l'héritage de sa tante soit consacrée à cette cérémonie !
Le cercueil magnifiquement sculpté repose sur la plate-forme de l'un des greniers à riz du village - modèle réduit d’une Tongkonan - qui leur font face. C'est le lieu de séchage du riz. Lors de la cérémonie ce sera la place réservée aux membres de la famille et aux personnalités. Des enfants chahutent. Chacun discute le plus naturellement. Le sourire de Mama’ Pepeng sur sa photographie qui orne son cercueil m'invite à une certaine décontraction. D'une certaine façon, elle participe vraiment aux retrouvailles de sa famille. Je finis par m'habituer à cette idée.
Les pilons frappés en cadence dans le pilonnier à riz résonnent dans tout le village. Des jeunes filles sont vêtues de leurs costumes traditionnels en coton tissé. Un orchestre d'orphelins joue de ses instruments en bambou. Le corbillard en forme de grenier à riz est soulevé par une dizaines d'hommes et placé au centre de la grande place. Des chants superbes sont diffusés par les hauts-parleurs. Puis le cercueil est déposé dans son corbillard. Chaque moment de ces journées répond à un protocole strict répété depuis des générations. Aucune tristesse, plutôt la joie de se retrouver et une grande solennité qui incite au respect. Un choeur d'hommes arrive, chemises rouges et sarongs noirs. Il fait une ronde autour du corbillard en chantant des incantations pour réveiller l'esprit du mort afin qu'il bénisse les vivants. Les grognements des cochons ficelés et transportés sur des brancards de bambous se mêlent aux beuglements des buffles, Personne ne s'en émeut. Etonnante cacophonie !
De gros piliers de bambous ont été fixés au corbillard qui est plusieurs fois soulevé et secoué pour aider l'âme à se séparer du corps. Enfin, il est emporté à bras d'hommes dans le champ de menhirs élevés autrefois par les familles en souvenir des ceremonies. Il est hissé par une échelle de bambous sur un échafaudage à plus de cinq mètres de haut, sous les encouragements de la foule. Un buffle a été égorgé pour le dîner des invités ce soir.
La ronde grossit avec les amis, la famille et quelques touristes qui y sont conviés. C'est grandiose et émouvant. Les touristes font eux-aussi partie de la cérémonie. La famille considère qu'ils leur font un honneur de s'intéresser ainsi à leur culture. Chacun d'eux doit apporter un présent (cigarettes, noix de bétel). Des repas leur sont servis comme aux invités.
Des cortèges d'invités arrivent silencieux, les hommes en sarongs et les femmes très élégantes tout de noir vêtues portant leur petit sac Toraja de velours rouge et noir contenant des petits cadeaux. Tous défilent lentement en silence jusqu'au bâtiment de réception. Des hôtesses arrivent en procession pour leur offrir des boissons. Le faste de cette cérémonie révèle la richesse de la défunte. Sur la tribune principale, le présentateur cite le nom des familles présentes. Les chants et les prières s'élèvent en permanence de la place. De longs discours sont déclamés sur la vie de la défunte et de sa famille. La nuit, les invités resteront dormir dans les bâtiments, leur intimité préservée à l'aide de couvertures tendues. Dans la journée beaucoup jouent au cartes, discutent, jouent d'un instrument. Le vin de palme qui est abondamment servi ne donne jamais lieu au moindre débordement.
Nouvelles grandes processions d'invités tout au long du troisième jour. Elles sont précédées d'un Toraja qui danse et crie le chant de la guerre avec son sabre et son bouclier. Les buffles offerts par les invités sont présentés un par un. Le présentateur annonce le nom de la famille et le buffle est numéroté et répertorié dans un registre. La tradition veut que la famille du défunt rende un cadeau de même valeur lors du décès de l'invité.
Un groupe de touristes espagnols a offert un cochon. Nous sommes alors tous conviés à constituer un cortège. Dans le bâtiment, nous nous asseyons, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre et des hôtesses viennent nous servir. Nous entendons un long discours de remerciements à notre intention. Nous sommes touchés car nous avions plutôt conscience d'être des « voyeurs » dans cette cérémonie et de commettre des maladresses dans le protocole.  Les Torajas sont très accueillants et indulgents à l’égard des étrangers. Ils sont très fiers de faire connaître et de partager leur culture.
C’est le jour tant attendu des sacrifices des buffles. Une horde de touristes est arrivée très tôt. Est-ce une impression ? Je trouve la vingtaine de buffles étonnamment calme. Leur gardien les caresse doucement entre les deux yeux. L'atmosphère est solennelle. Je jette un regard sur la colonne de cornes qui orne le fronton des deux Tongkonan. Elle indique le nombre de cérémonies qui se sont tenues ici et donc la richesse de la famille. Mais je frissonne quand j'aperçois sous le faîte d’une Tongkonan, deux crânes humains. Jadis les nobles s'octroyaient le droit de sacrifier aussi quelques esclaves...
Soudain le frappement des pilons annonce le début du sacrifice. Un premier sacrificateur tranche violemment avec son sabre, la carotide d'un buffle qui s'écroule dans un râle. C'est alors l'hécatombe. Des flots de sang jaillissent des gorges tranchées. La foule est calme. L'herbe de la place devient rouge. Certains buffles résistent, divaguent, trébuchent sur les cadavres ou se précipitent vers les spectateurs. Le sang éclabousse les touristes imprudents. La foule s'excite. Puis les derniers buffles s'écroulent enfin. Ce n'est pas un jeu. Ce n'est pas de la cruauté. C'est un rite sacré.
La population Toraja hommes, femmes et enfants, est habituée à ce spectacle. Pas les touristes. Les plus crâneurs avant la cérémonie quittent rapidement les lieux. L'odeur pestilentielle est bientôt plus insoutenable que le spectacle lui-même. On ne peut s'empêcher de trouver ce sacrifice particulièrement sauvage. Mais en même temps, plongée depuis plusieurs jours dans cette communion spirituelle, je l'accepte comme un rituel nécessaire pour eux et je respecte leur croyance. Est-ce l'une des dernières cérémonies comptant autant de buffles sacrifiés ? La scolarisation apporte aujourd'hui d'autres valeurs aux jeunes générations notamment concernant ses relations avec les animaux. Je resterai plusieurs jours marquée par ces scènes. Je m'étonne de la présence d'autant d'Occidentaux qui n'auront assisté qu'à cette seule journée. Curiosité malsaine ? Il est vrai que les Torajas les y ont fortement invités comme à une grande fête à partager ensemble. Les derniers touristes présents alors que les buffles sont dépecés et découpés pour être cuisinés ressentent eux-aussi la même ambivalence : dégoût d'un tel massacre qui serait intolérable chez nous, mais, en même temps, respect pour un rituel que nous n'avons pas à juger.
Quatrième jour, celui de l'enterrement de Mama’Papeng. Selon les regions et les époques, les sépultures Torajas peuvent être différentes. Une pierre verticale était enterrée pour représenter une famille et les corps étaient déposés dans des caveaux creusés dans les rochers et fermés par de petites portes sculptées. Ils sont toujours utilisés. Il arrivait que les cercueils étaient entreposés dans des grottes naturelles. Les nobles faisaient réaliser les effigies des défunts, les célèbres Tau-Tau qui vous regardent avec leurs grands yeux du haut de leur balcon, leurs mains tendues pour bénir la famille et la remercier d'avoir pris soin de lui de son vivant. On voit aussi d'anciens cercueils suspendus le long des parois rocheuses pour les protéger du vol des offrandes ou des bêtes sauvages. Mais dans le respect des règles animistes, le cercueil n'est jamais enterré. Désormais les Torajas construisent des monuments funéraires en béton, jalonnant les routes aux abords des villages ou installés dans les jardins. Chaque famille peut choisir son emplacement en accord avec le chef du village.
Aujourd'hui je suis l'unique touriste et la majorité des invités est partie. La place est quasi déserte. La cérémonie aura un caractère plus intime et religieux. La famille de Mama’Papeng est assise au pied de son corbillard redescendu de l’échafaudage. L'ambiance est détendue. Des enfants rient. Célébration chrétienne avec prières et long prêche écouté avec attention par l'assistance. Certains s'étonnent de ma présence. Je suis alors invitée à m'asseoir auprès de membres de la famille sous le grenier à riz et à partager le repas constitué de buffles sacrés et de riz.
Soudain les femmes en noir se lèvent, posent leur main sur le cercueil et se lamentent. C'est le rituel des « pleureuses » mais certaines femmes sont sincèrement éprouvées. Deux camions arrivent qui emportent le cercueil et le corbillard de l'autre côté de la rizière, tandis que famille et amis empruntent le sentier. Le cercueil est installé dans le tombeau, le corbillard placé à côté du tombeau. Plus de larmes, plus de prières. La cérémonie funéraire de Mama’ Papeng s'achève ici. Et chacun reprend le petit sentier.
Alors je reste assise, seule, pour un dernier adieu à cette vieille femme dont j'ai suivi le parcours vers l'Au-delà, le royaume des esprits. Dans la rizière, un buffle gardé par son ibis tourne sa tête vers moi.
Août 2011
Article publié dans Magazine GLOBE-TROTTERS n°140-nov/dec2011 (Association Aventure du Bout du Monde) 

MINORQUE et les Cavaliers de la Saint-Jean (Iles Baléares)


Je ne serais sans doute jamais venue dans les îles Baléares si on ne m'avait pas parlé des Fêtes de la San Joan à Minorque et vanté les charmes de cette île.Minorque a la réputation d'être l'île la plus préservée du tourisme de masse contrairement à ses voisines, Majorque et Ibiza. Avec 702 kilomètres carrés, 48 kms d'Est en Ouest et 20 kms dans sa plus grande largeur, Minorque est la seconde en superficie (tout en étant six fois plus petite que Majorque) des sept îles que compte l’archipel méditerranéen. La population de Minorque en basse saison est de 87.000 habitants. Un nombre qui peut tripler en période estivale.
Le culte des chevaux 
La Saint-Jean est fêtée partout en Espagne, mais celle de Minorque est très célèbre car c'est aussi la fête des chevaux, en particulier à Ciutadella, cité historique, deuxième ville de Minorque. Cette tradition remonte au Moyen-Age et garde encore toute son authenticité. Les festivités peuvent durer cinq jours.
Minorque est le territoire espagnol qui compte le plus de chevaux par habitant ; c'est un vrai paradis pour les amateurs de randonnées équestres. Autrefois, le cheval permettait de surveiller les 220 kilomètres de côtes de l'île, sur le chemin des chevaux (cami de cavalls). Il était aussi utilisé pour les travaux des champs. Les chevaux noirs de pure race minorquine ne craignent pas la foule ni ses hurlements. Ils sont aussi connus pour leur élégance. Et que dire de celle de leurs cavaliers !
Dans la vieille ville de Ciutadella, j'ai plaisir à jouer à cache-cache avec le soleil dans les rues étroites, en longeant les façades de pierres blanches ou colorées. Découverte de superbes bâtiments et promenade tranquille dans quelques ruelles désertes... qui ne vont pas le rester longtemps ! Depuis la veille déjà, la cérémonie traditionnelle a commencé. La “Junta des Caixers” représente toutes les couches sociales de la société (noblesse, clergé, paysans, artisans...). Un bel agneau paré de rubans et de croix de Saint-jean peintes est présenté à la maison du Maire et à l’Echevêché puis à toutes les catégories de la Junta.
Le 21 juin, la musique envahit Ciutadella avec des groupes modernes ou traditionnels. Jotas et sardanas sont dansées, accompagnées des guitares. Sur chaque placette ou dans les carrefours, des feux de la Saint-Jean sont allumés à la nuit tombée. Les plus téméraires sautent par-dessus les flammes et les braises.
Viva la fiesta ! Celle de Ciutadella est également connue pour ses bousculades. Le 22 juin, un cavalier monté sur son âne vient demander au “Caixer Senyor” l'autorisation de débuter la fête avec les chevaux. Sans y prendre garde, la rue étroite se remplit peu à peu de monde. Impossible de bouger. Pendant la longue attente sous le soleil, la foule chante souvent en se balançant ce qui crée une énorme vague. Chacun s'accroche à son voisin et il est préférable de garder le même rythme pour ne pas tomber ou étouffer ! Le cavalier et son âne parcourent ensuite les rues pour annoncer les festivités au son de la flûte et du tambour.
Les commerçants, quant à eux, ne sont pas du tout à la fête ! La ville semble en état de siège avec ses vitrines barricadées, les sols jonchés de cartons, les tables et chaises pliées. Ciutadella si impeccablement propre quelques heures plus tôt, s'est transformée en plage avec ses rues couvertes de sable.
Le jour suivant, les caballeros en uniformes paradent dans la ville. La foule excite les chevaux avec des “olas” pour les faire se cabrer. Le jeu est de toucher ou de caresser les chevaux, mais attention aux ruades ! Et les chevaux viennent parfois vous saluer d'un peu trop près. Puis ils font trois fois le tour de la grande place des Borns, en se frayant un chemin au milieu de la foule toujours aussi énervée. Je pense que le gin qui est la boisson locale, est l'un des fondements de la fête. Le gin/limonade est vendu très bon marché dans des bouteilles en plastique de 1, 2 litres ou 5 litres. La chaleur étouffante, les cris, les chants et les rires créent une ambiance délirante... Il faut le vivre pour le croire.
Non loin de là, se déroule une autre tradition : la bataille de noisettes. La municipalité a livré dans la rue des gros sacs de noisettes et chacun achète son stock pour les lancer à tout-va sur ses amis ou sur les piétons. On ne lance pas que des noisettes ! Des jeunes filles sont soulevées au-dessus des têtes. Les craquements des noisettes écrasées sous les pas de la foule font une musique étonnante.
Dia de san Joan, le 24 juin : Ciutadella est devenue une poubelle géante. On marche sur les bouteilles et les verres en plastique ou les canettes de bière... Toute la journée les caballeros et leurs chevaux ont parcouru les rues. En retrait du vieux port, le clou de la fête se prépare sur une place toute en longueur. Dès 17heures, les spectateurs commencent à s'installer à l'endroit qu'ils jugent le meilleur pour admirer le spectacle. Pour les personnes plus âgées ou plus prudentes et pour les enfants, la rue qui descend de la petite colline est un promontoire idéal. En bas, la foule grossit d'heure en heure jusqu'à saturation de la place. Les équipes de secours, ambulances et la tente des premiers soins donnent une drôle d'impression. Avec deux heures de retard l'orchestre et les Officiels prennent enfin place sur les estrades. Il fait déjà nuit. L'excitation est à son comble. Les cavaliers équipés d'une lance s'élancent au galop dans la foule et doivent attraper un anneau suspendu à quelques mètres de haut. Le tambour et la flûte annoncent la charge de chaque cavalier et la foule s'écarte au dernier moment sur son passage. Certains spectateurs sont bousculés par les chevaux ou par la foule en délire. Le ballet incessant des secouristes avec leur civières qui se frayent un chemin à coups de sifflets est un spectacle dans le spectacle. J'ai compté un blessé toutes les dix minutes. Lorsque le cavalier a réussi son exploit, la foule hurle, chante, bat des mains et l'orchestre joue une musique particulière. Lorsqu'il échoue un sombre « no » fait vibrer toute la place. Une dizaine de cavaliers se succèdent ainsi trois fois de suite. Puis très tard dans la nuit, c’est le jeu des “carotas” : les cavaliers galopent par deux. L'un des cavaliers porte un petit bouclier en bois fin sur lequel est peint la caricature d'un personnage officiel. Le second cavalier doit lui ravir la carota, la rompre et jeter les morceaux dans la foule. Quelques spectateurs luttent au corps à corps pour récupérer un morceau qui a valeur de relique… puis ils se réconcilient. Surprenant ? C'est la tradition me dit-on. Dans le dernier jeu, les deux cavaliers galopent côte à côte et doivent se donner l’accolade avant la fin de la course. La fête s'achève à l'aube après d'autres cavalcades dans les rues de Ciutadella qui cette nuit encore n’a pu s'endormir.
Le 25 juin, dernier jour, mais sans les chevaux. Des attractions sont organisées pour les enfants et un feu d'artifice clôture la San Joan 2011. Pendant ces quelques jours, Ciutadella, qui compte normalement 30 000 habitants, a accueilli près de 40 000 visiteurs dont majoritairement des Anglais et des Allemands, Minorque étant peu fréquentée par les touristes Français qui lui préfèrent Majorque ou Ibiza.
Dès le lendemain les façades n'arborent déjà plus les fanions de la San Joan. Les magasins sont fermés -siesta oblige qui plus est un dimanche ! -. Les rues ont été entièrement nettoyées comme par miracle. La ville appartient au promeneur solitaire. Quelques dernières palissades sur les vitrines rappellent le passage des chevaux. Seuls mes pas sur les pavés et les mouettes perturbent le silence.
Le culte de la pierre
Ma découverte de Minorque se poursuit plus calmement. Comme la Bretagne ou le sud de l'Angleterre, Minorque est marquée par le culte de la pierre. Ses murets qui marquent les propriétés, mais aussi qui protègent du vent, forment un immense labyrinthe au travers de l'île. Minorque est un vrai musée en plein air. Dès la Préhistoire, l’île fut un lieu éminemment sacré comme le rappellent ses 1600 monuments mégalithiques répertoriés dont les plus anciens remontent à 2000 ans avant Jésus Christ. Ses 200 “talayots” tours de pierre sans mortier, ses “taulas” constituées de deux énormes pierres très hautes et placées en forme de T, ainsi que ses “navetas”, monuments funéraires en forme de nef retournée, – que l’on ne trouve qu’à Minorque - gardent toujours leur mystère et nourissent de nombreuses légendes.
Minorque connut une Histoire tourmentée. Elle fut le point de rencontre des Grecs, des Romains, des Maures et des Chrétiens. On y trouve des vestiges de villes romaines et de quelques basiliques paléochrétiennes. Pour les amateurs, tous ces monuments situés en pleine campagne constituent un véritable circuit.
Et la mer ?
Minorque a réussi – il me semble - un bon compromis entre des zones balnéaires très concentrées qui sont indispensables à son économie, et des zones protégées qui sont uniquement accessibles à pied. A partir de la route nationale qui traverse l'île d'Est en Ouest, il faut suivre de petites routes goudronnées impraticables pour les cars, puis des chemins de pierre mal entretenus parfois sur plusieurs kilomètres et des sentiers côtiers. Enfin l’on découvre une crique comme un trésor bien caché. Après une heure ou plus de marche, c’est la récompense : un bain dans une mer cristalline et chaude ! Certaines criques font ainsi le bonheur des nudistes. Les randonneurs devront y consacrer de nombreuses journées s’ils veulent faire le tour de l’île.
Il faut prendre aussi le temps de dénicher de minuscules ports avec leurs barques de pêcheurs ainsi que de charmants hameaux avec leurs dernières maisons blanches authentiques.
A l'intérieur des terres (à seulement 5 kilomètres de la mer), les collines abritent des fermes ou de belles villas isolées qui jouissent de magnifiques panoramas. Le touriste n’a rien à leur envier puisque du sommet du Mont Toro qui culmine à 358 m, la vue embrasse toute l’île.
Il est facile d'éviter toutes les plages touristiques pour ne garder de l'île que cette image de nature sauvage. Minorque mérite bien son titre de Réserve de la Biosphère. Pour profiter du climat, tant pour randonner que se baigner - ainsi que de prix moins élevés ! Les meilleurs mois sont juin et septembre.



Article publié dans Magazine GLOBE-TROTTERS n°140-nov/dec2011 (Association Aventure du Bout du Monde)